L’approche d’Urlevent, le cheval angoissé
Quand je vois dans quel état psychologique est Urlevent encore aujourd’hui alors qu’il va sur ses 23 ans, il est évident que le point de vue du cheval au moment de son "apprentissage" est essentiel à son bien-être psychologique futur.
Urlevent est arrivé chez mes parents à l’âge de 3 ans et demi. Quand je l’ai essayé à l’époque, il ne tournait pas à gauche, ne s’arrêtait pas vraiment et il fallait toujours garder les mains très basses (d’où le problème pour s’arrêter)… Pour son débourrage, à la dure, le type nous a dit fièrement qu’il l’avait attaché sans eau ni nourriture à un poteau. Mes parents l’ont pris parce qu’il était petit et confortable pour faire de la balade… Mon niveau d’équitation « académique » (Eperon d’Argent, actuel G7) n’était pas très utile pour réparer les dégâts faits sur ce petit cheval. Pourtant, tout s'est relativement bien passé, Urlevent étant un être foncièrement gentil.
Mais je l’ai toujours vu angoissé : du jour au lendemain il pouvait avoir peur du tapis ou de la selle, et puis ça passait. Et puis c’était les oreilles qu’on ne pouvait plus trop toucher sans qu’il ait très peur, et puis ça passait au fil du temps… Toujours d’actualité, les claquements de langue lui font très peur, il s’enfuit.
Urlevent, en plus d’être très angoissé, était très soumis à Quassia. Quassia a aussi été maltraité avant d’arriver chez nous à l’âge de 5 ans (décidément, nous étions attirés par les cas !), et a été très marqué, mais lui était plutôt du genre à se rebiffer, tout dominant qu’il était.
Maintenant que Quassia est parti, et que pour ma part je fais une révolution intérieure de mon approche du cheval (il y a 15-20 ans, il n'y avait pas d’internet, pas d’accès à l’éducation éthologique quand on était de simples particuliers qui ne connaissaient le cheval qu'à travers les cours d'équitation en club), j’espère apporter à mon petit cheval un peu de sérénité et lui faire goûter aux joies de la détente... je compte aussi sur la compagnie des pouliches pour l’aider.
Je crois que je viens de comprendre pourquoi Urlevent s’écarte de moi sans faire un pas ou s’éloigne quand je viens vers lui : c’est le fait que je m’avance vers lui. Quand Quassia voulait le chasser pour être servi d’abord, il lui suffisait de s’avancer vers lui pour le chasser. Pourtant, j’y vais tranquillement mais sûrement, en lui parlant, en lui tendant la main, je ne le regarde pas dans les yeux. Mais il se barre. Je me demande si Urlevent n’interprète pas mon approche comme un « dégage de là ! ». Il sent certainement mon appréhension, et mon anticipation de sa fuite inévitable. Le prendre au licol se fait souvent de façon imprévue, quand l’occasion se présente, parce que lorsque c’est prévu, j’ai l’impression qu’il me voit arriver avec les plus mauvaises intentions du monde à son égard, car il sent d’office que je vais « tenter » quelque chose. Mon langage corporel doit certainement lui crier « gaffe, je vais te choper et ça va barder »... Ca ne barde jamais évidemment, il a même de bonnes surprises parfois, mais rien à faire… Je me promène donc un bon bout de temps avec ma seringue de vermifuge avant de pouvoir la lui administrer (il reconnaît très bien les médicaments, les seringues). Je lui parle et le rassure pendant plusieurs minutes quand il voit la seringue, avant de la lui administrer.
Comment faire donc ?
Quand je lui donne son seau, je ne le pose pas toujours par terre mais j’en profite pour le garder en main et inviter Urlevent à manger dedans quand même. Il a assez confiance en moi pour le faire, mais relève sans cesse la tête et se retourne à droite ou à gauche, surveille ses arrières constamment. Qu’est-ce qui l’inquiète à ce point ? J’ai fait un test : je l’ai invité à venir manger du pain dur dans un sac en papier que je tenais à deux mains devant moi, la difficulté étant de plonger le nez dans le sac en papier. Après quelques hésitations, il a fini par attraper les morceaux de pain dans le sac.
Le seul contact que j’ai avec lui tous les jours, c’est son nez qui vient toucher ma main qui se tend vers lui : je tends la main, il tend l’encolure, frotte ses lèvres dessus, ou la sent simplement, puis s’écarte et s’éloigne, avec son air inquiet. Et voilà. La répétition quotidienne me fait penser que c’est un contact positif pour lui, sinon il ne le referait pas.
Le lendemain du départ du corps de Quassia, Urlevent s’est laissé approcher. Je l’ai papouillé un peu, lui ai attaché une ficelle de roundballer au licol et l’ai conduit dans le sas ou le corps de Quassia est resté pendant une nuit. Je l’ai laissé sentir et inspecter le sol le temps nécessaire. Ensuite j'ai fait un petit tour dans le pré tranquillement en marchant côte à côte, en lui parlant et le caressant de temps en temps.
Bon, alors pourquoi ce moment de calme est-il si rare ? Pourquoi Urlevent redevient-il systématiquement angoissé ?
Je l’observe avec les pouliches : il défend son seau face à elles, et semble être l’autorité dans le groupe. Je l’ai vu hier brouter avec elles, les trois alignés, Urlevent au milieu, et les pouliches une de chaque côté de lui à moins de 2 mètres les uns des autres.
Quand les pouliches viennent voir ce que je fais (en l’occurrence couper des tiges de peuplier qui commençaient à envahir un coin de pré), Urlevent reste en retrait et évite de venir. Mon statut de prédateur à deux pattes lui fait peur. Pourtant je suis sûre que s’il se blessait ou tombait malade, il réclamerait mon aide, ça c’est déjà produit. Quelque chose empêche. Mais quoi ?
Je vais faire comme pour les pouliches, un exercice en longe. Urlevent étant très observateur, je vais lui montrer que les choses peuvent être intéressantes, pas risquées, voire agréables.